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Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Vues de Budapest - Hongrie

Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Philip Roth - "La bête qui meurt" et le désir dans la littérature

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Philip Roth

La bête qui meurt

2001

Traduction par Josée Kamoun

Édition française Gallimard 2004

 

 

« La bête qui meurt » de Philip Roth semble pouvoir être relié aux ouvrages de Mauriac (« Le désert de l’Amour »), Zweig (« Amok ») et Salinger (« L’attrape-cœur ») quand au traitement commun du désir dans la littérature.

 

Ce court roman raconte l’histoire d’un professeur de littératures, David Kepesh, rendu célèbre par une émission de critique littéraire à la radio, qui en dépit de sa maturité scientifique et culturelle, et cela à l’image des docteurs de Zweig et Mauriac, voit naître un désir irrationnel pour une femme, une jeune étudiante d’origine cubaine, Consuela Castillo. Malgré ce désir, Kepesh ne parvient pas à choisir entre elle et une autre femme avec qui il entretient une relation. Il finit détruit par son irrésolution, sa peur de vieillir, par la sensualité du corps de Consuela ainsi que par la jalousie face au nouvel amant de cette dernière. Après quelques années sans contact, durant lesquelles Kepesh n’est plus que l’ombre de lui-même, Consuela revient pour lui demander de prendre des photos de nu d’elle car touchée par un cancer des seins, l’opération chirurgicale qu’elle doit subir les lui fera perdre.

 

Dès le début du roman Kepesh prévient de sa faiblesse et du tour inévitable que va prendre sa vie à cause d’elle. Le désir des femmes, des jeunes femmes, le désir d’un homme de soixante-deux ans pour une femme de vingt-quatre voilà le thème de ce récit. Bien qu’ici aussi source de désordre, d’échec, de régression, le désir naît du beau, du goût de l’art en quelques sortes ce qui pourrait expliqué pourquoi Kepesh est un professeur de littérature. L’amour du livre, de l’art, et l’amour des femmes comme les deux côté d’un même amour du beau. Et ce désir est double du professeur vers les élèves et des élèves vers le professeur.

 

« J’ai beaucoup de succès auprès des étudiantes, pour deux raisons. D’abord parce que c’est un sujet dont la séduction intellectuelle et journalistique est irrésistible […] elles ne résistent pas à la célébrité, pour dérisoire que soit la mienne »

 

« je suis sensible à la beauté féminine, tu le sais. Chacun ses faiblesses : telle est la mienne… »

« Il sait, lui aussi, que cette femme d’exception est une œuvre d’art, d’art classique [...] est comment réagit-on devant la beauté vivante, jeunes gens ? Par le désir. »

 

Le désir féminin semble être analysé différemment. Celui-ci n’est ni positivement ni négativement décrit lorsqu’il s’agit du désir sexuel, mais décrit comme un « automatisme » pour le désir de maternité.

 

« Elles savaient où prendre leur plaisir, elles savaient s’abandonner au désir sans peur. »

 

« Chez cette femme pourtant intelligente, d’une remarquable compétence, le désir d’enfant relève d’un automatisme communément répandu. »

 

Comme dans les autres romans nommés (que je vous invite à découvrir) le désir est source de désordre, même si ici le désir est plus un désir sexuel et physique qu’un désir amoureux. En effet à la grande différence des autres œuvres celle-ci est postérieure à la libération sexuelle permise entre autre par la pilule contraceptive et le féminisme. Chez Zweig l’acte sexuel est suggéré par la femme hollandaise, les Courrèges de Mauriac n’auront aucune relation physique avec Maria Cross, et Caulfield n’y parviendra pas avec la prostitué. Le personnage de Gabi dans le Désert de l’Amour développera une théorie approchante que Mauriac invalidera.

 

« Il n’y a que le corps à corps qui est heureux. »

 

Sexuel et/ou amoureux le désir n’en est pas moins ici aussi un désordre du corps et de l’esprit :

 

« Ce qu’on déguise, c’est son mobile même, le désir érotique à l’état pur »

 

« On aura beau tout savoir, tout manigancer, tout organiser, tout manipuler, penser à tout, le sexe nous déborde. C’est un jeu très risqué. […] C’est le sexe qui jette le désordre dans nos vies bien réglées en temps normal. »

 

« Dans l’image de deux chiens qui s’accouplent, on peut voir la pureté. On se dit que là, oui, c’est bien de la pure baise, entre bêtes. Mais si on parlait avec eux, on découvrirait sans doute que chez les chiens eux-mêmes il y a, sous leur forme canine, les déviances pathologiques du manque, de l’adoration, de la passivité, voire de l’amour »

 

Cette citation permet de comprendre la hiérarchie que semble établir Roth dans la relation amoureuse : la manque, l’adoration, la passivité puis au final l’amour comme stade ultime de…de la perte de rationalité ? D’humanité ?

 

Ce désir amène le professeur de 62 ans à la régression jusqu’au stade d’enfant dans une véritable métamorphose régressive à l’instar du docteur de Zweig.

 

« De sorte je me suis senti encore plus gamin […] chaque excès m’affaiblissait – mais que faire quand on est insatiable ?

 

Le désir et la jalousie qui en naît mène Kepesh, comme il a mené les Courrèges, le docteur et Caulfield a l’échec.

 

« La jalousie, ce poison. »

 

« Quelle farce, cette petite Cubaine qui envoie au tapis un type comme toi, un professeur de désir ! » 

 

Ce désir est si fort que s’installe une relation de soumission servile comme celle établi entre le docteur et la hollandaise chez Zweig, une relation de dépendance, de souffrance, de soumission, de perte de maîtrise.

« toujours j’avais été le jouet des femmes impérieuses et insolentes, mais celle-ci me plia si bas que mes os en craquaient. Je faisais ce qu’elle voulait. »

 

« J’étais le chat en contemplation devant le poisson rouge. Sauf que c’était le poisson rouge qui avait les crocs. »

 

« sa maîtrise de ma personne, j’en suis à l’origine. »

 

« ça, c’est une preuve de pouvoir, et c’est le pouvoir qu’elle veut. »

 

Chez Philip Roth on retrouve le même questionnement de la maîtrise ou de la non maîtrise du désir même si ici le désir est plus sexuel qu’amoureux. Les symptômes du désir sont toutefois les mêmes : métamorphose régressive vers l’enfance ou vers l’animal (référence aux ébats des chiens), désordre de l’esprit et du corps, soumission servile à l’autre et au final échec devant ici la force de la mort qui entoure Kepesh, la mort de son ami, le cancer qui détruit ce qu’il y a eut de plus beau dans sa vie les seins de Consuela.

 

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A_girl_from_earth 22/01/2010 23:47


Très beau billet, belle analyse - ça a l'air assez dur comme histoire quand même.


Michaël Lefebvre 24/01/2010 21:34


En effet, c'est assez dur. Toutefois j'ai l'impression que l'on retire plus de choses de ce type d'histoire, que d'histoire plus légère.