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Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Vues de Budapest - Hongrie

Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Antoine Marès parle du Traité du Trianon sur France.cz

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Voilà un entretient de l'historien Antoine Marès à propos du Traité du Trianon sur le site de l'ambassade de République Tchèque www.france.cz

 

Le traité de Trianon

L’historien Antoine Marès a répondu à « trois questions » de France.cz (09/06/2010).

1. Monsieur le Professeur, comment s’explique selon vous, en tant qu’historien, la naissance du traité de Trianon ?

Pour comprendre le traité de Trianon, il faut le remettre d’une part dans le contexte de l’immédiat après-guerre, à la suite des violences subies et d’une longue catastrophe, et dans une perspective plus vaste encore qui est celle du XIXème siècle, d’autre part.

L’image de la Hongrie en France était une image extrêmement positive au lendemain de la révolution de 1848-1849. Le Hongrois incarnait dans les années 1850 voire 1860 le prototype du révolté pour la liberté. Et puis cette image s’est modifiée à partir des années 1860 jusqu’aux années 1890, quand la Hongrie a commencé à incarner un Etat post-féodal marqué par de très grandes inégalités et par l’oppression des minorités. Alors que précisément en France, on commençait à s’intéresser aux minorités, notamment slaves, de l’Autriche-Hongrie. Le fait que la Hongrie se soit trouvée dans une Autriche-Hongrie qui avait suivi l’Allemagne en 1914 a accentué encore ce rejet.

C’est donc dans le temps long que l’on peut comprendre pourquoi le traité de Trianon – qui était évidemment une infraction totale par rapport au principe du droit des peuples à disposer d’eux mêmes – a été signé : il s’est agi d’un traité sanction que les Hongrois considèrent comme un diktat qui les a injustement privés d’une partie de leur population.

Il faut ajouter aussi que, contrairement à ce qui est souvent affirmé, les Français sont loin d’être les seuls responsables du traité de Trianon. D’ailleurs certains, y compris Clemenceau, pensaient que les traités devaient être évolutifs, qu’ils n’étaient pas gravés définitivement dans le marbre. Ces traités de paix ont donc été le résultat de compromis auxquels ont participé toutes les puissances vainqueurs. Ces deux aspects – à la fois les dimensions collective et historique du traité – permettent de mieux comprendre ce qui s’est passé le 4 juin 1920.

2. Vous avez participé les 8 et 9 juin à un colloque sur le traité de Trianon organisé par l’Institut slovaque de Prague. Pourquoi une telle différence d’approche 90 ans plus tard de ce traité, selon qu’il est vu des rives de la Seine, de la Vltava ou encore du Danube ?

Pour préciser les choses, le colloque de Prague était intitulé "la naissance de la nouvelle Europe". Il dépassait le cadre de Trianon et était une coopération tchéco-slovaque, puisque c’était l’Institut d’histoire de l’Académie des sciences de Bratislava et l’Institut d’histoire de l’Académie des sciences de Prague qui l’ont co-organisé avec la présence de quelques historiens étrangers, dont un Polonais et moi-même.

Effectivement, la vision que l’on peut avoir de Paris, relativement dépassionnée - il y aura un colloque le vendredi 11 juin au Sénat sur cette question, organisé par les Amis de l’Institut culturel hongrois et les groupes parlementaires d’amitié franco-hongrois - ne peut pas s’exprimer de la même façon à Prague, surtout lorsque ce sont des Slovaques qui s’expriment, parce que la question de Trianon est intimement liée à l’existence de la Slovaquie, à leur souveraineté sur un territoire. Face à cela, il y a les positions de certains Hongrois qui ont la nostalgie de ce qu’était le Royaume de Hongrie, les pays de la Couronne de saint Étienne, qui englobaient totalement la Slovaquie, et qui ne peuvent s’abstraire d’une position de victimisation.

Globalement, malgré tout, le colloque de Prague s’est déroulé dans un climat d’entente et de dialogue scientifique sans heurts. On sentait bien cependant que la sensibilité slovaque était différente de celle des Tchèques, et que, si certains historiens hongrois avaient été présents, il y aurait pu avoir des tensions plus vives que cela n’a été le cas.

Il faut dire aussi qu’on ne peut pas parler des historiographies comme d’un bloc. Vous avez en Slovaquie des historiens qui sont des hommes de dialogue et qui participent à des groupes de réflexion avec des Hongrois. Un colloque est d’ailleurs prévu entre historiens hongrois et slovaques à Nové Zámky dans quelques jours, et il sera selon toute vraisemblance très fructueux.

Je rappellerai aussi l’existence d’un formidable maison d’édition Kalligram à Bratislava, qui traduit fréquemment des auteurs hongrois, qui joue un rôle de passerelle. D’ailleurs, le meilleur livre qui existe sur Trianon a été traduit du hongrois en slovaque. C’est le livre d’un historien hongrois, Romsics Ignàc, grand spécialiste du XXe siècle, qui fait partie de ces historiens raisonnables qui historicisent Trianon et qui se refusent à toute utilisation politique des travaux historiques. 

3. Comme on l’a vu, les colloques sur Trianon se succèdent actuellement. En tant qu’historien français, que pensez-vous de ces débats à l’heure de l’Union européenne ?

Je crois que la première chose qu’il faut dire, c’est que ce débat est lié à une instrumentalisation politique qui est possible parce que le traité de Trianon met en cause très profondément les identités régionales et qu’il est lié à des traumatismes historiques profonds.

Il est donc très facile pour les hommes politiques de s’emparer de cet objet dans la "boîte à outils" que propose l’Histoire pour créer l’émotion, les antagonismes et obtenir sur ces bases certains succès électoraux. On l’a vu en Hongrie avec le parti "Jobbik", mais c’est également le cas chez les Slovaques avec le parti SNS (parti national slovaque) qui est un parti nationaliste.

On trouve cette tendance actuellement dans nombre de pays européens : ce n’est certainement pas là une spécificité centre-européenne. Le terreau de la crise économique est favorable à une telle instrumentalisation. Je dis et je répète à mes interlocuteurs quels qu’ils soient que notre rôle de spécialistes historiens est précisément de s’abstraire de ces instrumentalisations et de mettre ces questions dans leur contexte historique pour désamorcer en quelque sorte leur charge affective.

Nous sommes dans une situation paradoxale dans ce débat. Les pays d’Europe centrale sont entrés dans l’Union européenne en 2004, la Roumanie, qui est concernée également par ces questions de minorités hongroises, en 2007. On aurait pu penser que l’élargissement de l’Union européenne aurait permis d’apaiser ces tensions minoritaires, tensions qui ont existé sous le régime communiste aussi. La tension dans les années 80 était très forte entre la Roumanie et la Hongrie, entre la Tchécoslovaquie et la Hongrie aussi. Il y a donc une permanence : on ne parlait pas de ces tensions mais elles étaient présentes ; on les sentait localement souvent très fortement. Dès lors que l’on se trouvait dans un milieu où il y avait un minimum de confiance, les interlocuteurs évoquaient cette question. La situation s’est dégradée depuis quatre ou cinq ans avec la montée des mouvements populistes en Europe et, la crise arrivant, on ne peut pas ne pas penser à ce qui s’est passé dans l’entre-deux-guerres. On a vu la réaction de certains à Prague qui ont comparé la volonté hongroise d’accorder la nationalité hongroise aux citoyens appartenant aux minorités hongroises des pays avoisinants à ce que serait l’attribution de la nationalité russe aux minorités russes qui se trouvent aux marches de la Russie. C’est une comparaison qui a provoqué des réactions fortes du côté hongrois.

Pour exprimer un point de vue de citoyen et non plus d’historien, je pense que ces questions seront désamorcées si l’on avance vers une intégration européenne plus poussée. Si ce n’était pas le cas à terme, il y aura à mon avis un véritable problème, surtout dans la période difficile que nous traversons. Les médias modernes favorisent l’instrumentalisation des émotions populaires. On ne sait pas jusqu’où cela peut aller, et tout dépendra vraisemblablement de la capacité de l’Europe à maintenir une certaine stabilité économique et financière. Mais il ne faut pas oublier que les interdépendances sont telles aujourd’hui au sein de l’Europe qu’elles constituent aussi une sorte d’amortisseur de ces tensions. Il faut distinguer l’écume des jours (telle qu’elle se manifeste dans le champ politique et médiatique) et les réalités profondes des sociétés européennes./

France.cz signale aux lecteurs que les propos tenus dans la rubrique "trois questions à" n’engagent que leurs auteurs.

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