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Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Vues de Budapest - Hongrie

Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Molière en Hongrie

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Molière en Hongrie

Source : La Comédie française

À Vienne, la troupe de J.-L. Hébert joue Molière en français, de 1752 à 1772. L'acteur allemand C.-L. Seipp crée Harpagon à Pozsozny, vers 1780. Adaptations scolaires à Eger, Pozsony, Pest, etc., de 1769 à 1789.


De 1791 à 1811, des représentations hongroises du Mariage forcé, du Médecin malgré lui, des Fourberies de Scapin, du Cocu imaginaire, de l'Avare, du Malade imaginaire, sont attestées à Bude, Pest, Debrecen, Kolozsvar, Naganyed, Marosvasarhely, Nagyvarad. L'Avare est joué en allemand à Kassa et à Pest, de 1808 à 1811.

L'histoire hongroise du théâtre de Molière embrasse environ deux siècles. Elle commence en Hongrie proprement dite, vers 1769, peut-être avant, mais il faut aussi tenir compte des représentations en français données à la Cour de Marie-Thérèse, rex Hungariae.

A l'époque où Molière écrit ses comédies, la Hongrie traverse sa guerre de Cent ans. L'ouest du pays passe sous la domination autrichienne, les Turcs occupent le centre, l'est forme l’État autonome de Transylvanie.

Dans cette lointaine principauté, l'influence française se fait sentir à la faveur des alliances entretenues par Louis XIII et Louis XIV. A la fin du XVIIe siècle, la cour transylvaine est « toute française »; mais, protestante ou janséniste, elle est puritaine et le théâtre en est banni. En 1711, après avoir chassé les Turcs de la Hongrie centrale, les Habsbourg occupent la Transylvanie malgré la résistance de François II Rakoczi, son dernier prince.

Quels vont être, au cours du XVIIIe siècle, les facteurs de l'influence française en Hongrie?

1° Une tradition francophile se maintient en Transylvanie où un témoignage isolé signale des comédiens français en 1773.

2° Les Calvinistes hongrois venus étudier la théologie en Suisse et en Hollande y vivent en milieu français.

3° Les jeunes nobles hongrois de l’École des Gardes trouvent à Vienne une cour très francisée. (Influence d'Eugène de Savoie et de François de Lorraine.)

4° La pédagogie des jésuites et des piaristes hongrois fait souvent à la France une place d'honneur.

On considère que le grand renouveau de la littérature hongroise au début du XIXe siècle a pour origine, à la fin du XVIIIe la lecture, la traduction et l'imitation des écrivains français, classiques et «philosophes ».

Les plus anciens témoignages que nous possédions sur le théâtre hongrois remontent au début du XVIe siècle mais ils sont rares, vagues, et ne concernent jamais que des jeux bibliques et scolaires. Le Transylvain Georges Felvinczi pourrait être considéré comme un pionnier puisqu'il demanda et obtint en 1696, « pour lui et une troupe d'acteurs », l'autorisation royale de jouer la comédie et la tragédie. Malheureusement, il y a tout lieu de croire qu'il ne fit aucun usage de cette autorisation. L'essor tardif de l'art dramatique en Hongrie s'explique par l'absence de bourgeoisie hongroise, les villes étant peuplées en majorité d'Allemands. Des bateleurs allemands sont signalés dans le nord dès le XVIIe siècle et, au début du XVIIIe siècle, dans les régions libérées des Turcs. Au cours du XVIIIe siècle, ils deviennent de vrais comédiens et font construire les premiers théâtres. A cette époque, l'art dramatique hongrois se borne aux représentations données dans les châteaux (marionnettes, opéras) et dans les écoles (pièces moralisantes, le plus souvent en latin). En 1790 à Pest, en 1792 à Kolozsvar, capitale de la Transylvanie, se forment les premières troupes hongroises connues. Capitaine Fracasse féminin, Mme Déry a décrit, dans son Journal, leur existence précaire et vagabonde. La première doit attendre 1837, la seconde 1821 pour posséder un théâtre permanent.

C'est au Théâtre français de Vienne (1752-1772) que les Hongrois purent d'abord applaudir, en «version originale », les comédies de Molière. Ces comédies, publiées par l'éditeur viennois Ghelen ou importées en contrebande, entrent dans les bibliothèques des seigneurs hongrois. Elles parviennent aussi dans les collèges où, à l'imitation des jésuites français, on se met, dès 1769, peut-être avant, à les adapter « ad usum delphinorum ». On possède ainsi deux Bourgeois Gentilhomme sans rôles féminins (1769 et 1789). Qui sait si l'on n'a pas tenté la même amputation sur les Femmes Savantes et l’École des Femmes? C'est pourtant par de tels exercices que débute un grand moliériste, le piariste Simai, de Pest : il publie à l'intention des « moins de seize ans» des Fourberies de Scapin diminuées de Hyacinthe et de Zerbinette (1775) puis, surmontant sa misogynie, un Avare et, mieux encore, un Cocu imaginaire destinés au grand public (1792). Les premières traductions fidèles sont imprimées en Tansylvanie : le Mariage forcé et le Médecin malgré lui (1791), les Fourberies (1793). Ces traductions figurent jusque vers 1814 au répertoire des troupes de Pest et de Kolozsvar qui les jouent un peu partout dans le centre et l'est du pays.

De 1814 à 1860, la vogue de Molière subit un recul. C'est tout au plus si l'on traduit, en 1832-1834, deux ou trois de ses œuvres. Seul l'Avare est repris assez souvent dans les théâtres hongrois... et allemands. Le Tartuffe est connu mais, pourchassé par la censure, il n'est créé qu'en 1847. Bien que la critique hongroise s'intéresse fort à Molière, ce sont les Allemands, surtout Kotzebue, qui occupent la scène. Les romantiques français (Hugo, Dumas), les en délogent après 1830, mais Pixérécourt et consorts étouffent un certain temps nos grands classiques. La suprématie française n'en est pas moins assurée, de Scribe et Sardou à Pagnol et Sartre : selon une statistique de 1938, on a joué au Théâtre National, depuis sa fondation cent ans plus tôt, 537 œuvres françaises contre 337 allemandes, 105 anglaises, etc.

L'âge d'or moliéresque en Hongrie va de 1860 à 1914, avec une crise passagère vers 1890. De 1863 à 1883 est publiée la traduction des Œuvres complètes, admirable travail collectif où se distinguent Gabriel Kazinczy et Charles Szasz. Durant ces vingt années, le Théâtre National tire de cette édition treize premières et son directeur Frédéric Podmaniczky, dans une lettre au président du Conseil, dit des comédies de Molière que « sauf à Paris, elles n'ont jamais trouvé de public aussi réceptif qu'à Pest ». Paul Gyulay, dans ses feuilletons dramatiques, pourfend les détracteurs de notre grand comique - ces « bons Allemands », précise-t-il.

Joué dix-sept fois en 1882, Molière occupe seulement quatre soirées de 1894. Mais Coquelin, en 1887 et 1903, vient jouer à Pest le Tartuffe et l'Avare. C'est un concert d'éloges. « On vit comment il fallait jouer Molière. » Le début du XXe siècle offre alors un brillant renouveau : de 1901 à 1908 sont édités les chefs-d'oeuvre de Molière dans des traductions nouvelles dues principalement à Alexandre Hevesi : elles donnent lieu a de grandes reprises dont la dernière est celle de l'Avare en 1913.

Nouvelle éclipse - toute relative - entre les deux guerres. En dehors des représentations régulières du Théâtre National (Zoltan Varkonyi se taille un succès éclatant dans le rôle de Thomas Diafoirus), le culte de Molière se célèbre surtout dans les universités. La fin de la guerre (1942-1944) voit les premières fusées d'un feu d'artifice éblouissant : en l'espace de dix ans, presque toutes les pièces de Molière sont retraduites; six le sont deux fois - trois fois même l’École des Femmes. Le bouquet, c'est, en 1954, la publication par le grand écrivain Jules Illyés d'un Théâtre choisi, comprenant les versions nouvelles de dix-sept comédies. Les six mille exemplaires de cette édition ont été aussitôt épuisés.

En 1951 et 1954, la vie et l’œuvre de Molière font le sujet de deux monographies largement diffusées. Ses grandes comédies sont à l'affiche chaque semaine dans les théâtres de Budapest. Fort pertinemment, le Théâtre National représente l'Impromptu de Versailles en lever de rideau du Malade imaginaire. Le Bourgeois Gentilhomme et l’Étourdi sont au répertoire au Théâtre de la jeunesse. Le Théâtre Rural promène le Tartuffe et l'Avare dans des mises en scène parfois hardies. Georges Dandin est porté à l'écran. Molière est donc plus goûté que jamais. Pourtant, alors qu'il figurait jusqu'à ces dernières années au programme de l'enseignement secondaire avec sept comédies en texte original, il n'est plus étudié que dans une classe (l'équivalente de notre seconde) et seulement dans des scènes choisies de l'Avare et du Tartuffe en traduction hongroise. Il faut espérer que ce recul sur le plan pédagogique est provisoire.

En 1942 paraissait à Nagyvarad, l'ancien Grand Varadin des chroniques françaises, une traduction de l’École des Femmes par Eugène Heltai : le titre de la collection était « Nouvelle littérature hongroise ». Rien ne symbolise mieux à quel point la Hongrie a assimilé l’œuvre de Molière; seul Shakespeare, dans ce pays, a connu la même faveur. Tout se passe, on l'a vu, comme si chaque génération d'écrivains tenait à participer à l'amélioration du Molière hongrois : ainsi le tour de force littéraire que représente la traduction des Précieuses ridicules a-t-il été tenté successivement, et chaque fois mieux réussi, par Charles Szasz (1872), Alexandre Hevesi (1901), Géza Laczko (1921) et Jules Illyés (1954). On plaint les comédiens!

On regrette, après cela, que la Maison de Molière ne soit venue qu'une fois à Budapest.

La représentation qu'elle y donna le 14 mars 1940 fut inoubliable certes. Marie Bell dans Camille, Jean Yonnel dans Perdican, entourés de Catherine Fontenay, Françoise Delille, Jeanne Sully, Chambreuil, Aimé Clariond, Louis Seigner et Pierre de Rigoult, recueillirent des ovations. Mais quoi! Ils ne jouèrent qu'un soir, un seul - et point de Molière...



La période 1791-1811, qui correspond à la Révolution et à l'Empire, peut être considérée comme l'apogée des « lumières » françaises du XVIIIe siècle : après les idées philosophiques, les idées républicaines pénètrent en Hongrie. Suivent cinquante ans d'absolutisme et de germanisation (système Metternich, système Bach), au cours desquels deux « Poussées de fièvre» moliéresque semblent correspondre aux crises révolutionnaires de 1830 et 1848. Vaincue par la France et bientôt par la Prusse, l'Autriche entre à partir de 1860 dans une ère de déclin : elle accorde à la Hongrie l'autonomie interne (1863), cependant que le mande entre dans une longue période de prospérité économique. La courte éclipse moliéresque des alentours de 1890 traduit-elle la crise économique et politique qui sévit en France à cette époque? En 1920, à Trianon, la Hongrie, devenue tout à fait indépendante, paie chèrement la défaite des empires centraux. La nouvelle ascension de la courbe en 1942 Pourrait être mise en relation avec le déclin de l'Allemagne nazie. Ce parallèle potico-littéraire n'est évidemment indiqué qu'à titre d'hypothèse.


Guy Turbet-Delof,
in L'Illustre Théâtre, n°6
(printemps 1956), p. 29-33.

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