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Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Vues de Budapest - Hongrie

Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Imre Kertész : Discours de Stockholm - 2002 - #6

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Imre Kertész : Discours de Stockholm  - 2002 - #6

Publié le 17 Juillet 2008 sur le blog de Flora (Rozsa Tatar)

Un grand merci à Rozsa de m'avoir autorisé à reproduire sa traduction!

http://rozsaflo.blogspot.fr

http://flora.over-blog.org

Le fait de pouvoir dire tout cela dans ma langue maternelle, le hongrois est un plaisir particulier pour moi. Je suis né à Budapest, dans une famille juive, dont la branche maternelle est originaire de Kolozsvár en Transylvanie, la branche paternelle vient du sud-ouest de la région du Balaton. Mes grands-parents allumaient encore la bougie le vendredi soir du Sabbat, mais ils ont déjà modifié leur nom pour une consonance hongroise et ils trouvaient naturel de considérer la judaïté comme leur religion et la Hongrie comme leur patrie. Mes grands-parents maternels ont trouvé la mort dans l’Holocauste, mes grands-parents paternels ont été anéantis par le pouvoir communiste de Rákosi lorsque l'hospice juif des vieillards a été déplacé de Budapest à la frontière nord du pays. J'ai le sentiment que cette brève histoire familiale résume et symbolise l'histoire des souffrances de l'époque moderne du pays. Tout cela m'enseigne la leçon que le deuil contient non seulement de l'amertume mais aussi d'extraordinaires réserves morales. Être Juif aujourd'hui, selon moi, c'est de nouveau et avant tout un devoir moral. Si l’Holocauste a engendré une culture aujourd'hui - comme c'est le cas indéniablement - il ne pouvait avoir qu'un but : que la réalité irréparable donne naissance par la voie de l'esprit à une réparation : à la catharsis. C'est ce désir-là qui a inspiré tout ce que j'ai créé. Bien que, petit à petit, j'arrive au bout de ce que je voulais dire, j'avoue franchement que je n'ai toujours pas trouvé l'équilibre rassurante entre ma vie, mon œuvre et le prix Nobel. Pour le moment, j’éprouve surtout une reconnaissance profonde - une reconnaissance pour l'amour qui m'avait sauvé et qui me maintient toujours en vie. Admettons cependant que dans ce parcours à peine saisissable, dans cette "carrière" - la mienne - il y a quelque chose de bouleversant, d'absurde, quelque chose qu'on ne peut admettre sans être tenté de croire en un ordre transcendent, en une bienveillance, en une justice métaphysique: c'est-à-dire sans tomber dans le piège de se leurrer, ce qui mènerait à l'échec, à l'anéantissement, à la perte de son lien profond et douloureux avec les millions d'exterminés qui n'ont jamais pu connaître la miséricorde. Il n'est pas si simple d'être l'exception; et si le destin nous a désignés comme tels, il faut nous résigner à l'ordre absurde des hasards qui règnent, avec les caprices des pelotons d'exécution, sur notre vie soumise à des puissances inhumaines et à des dictatures effroyables.

Tout de même, pendant la préparation de ce discours, il m'est arrivé une chose très bizarre qui, à un certain égard, a rétabli ma sérénité. Un jour, la poste m'a remis une grande enveloppe marron. L'expéditeur en était le directeur du lieu de mémoire de Buchenwald, le docteur Volkhard Knigge. Il a joint à ces vœux une plus petite enveloppe. Il a prévenu de ce qu'elle contenait pour que je n'aie pas à y faire face si je n'en avais pas la force. Dans l'enveloppe, j'ai trouvé la copie du rapport original journalier du 18 février 1945 concernant l'ensemble des prisonniers. Dans la rubrique "Abgänge", c'est-à-dire "déficit", j'ai appris la mort du prisonnier n° de matricule soixante-quatre-mille-neuf-cent-vingt-et-un, né en 1927, juif, ouvrier, Imre Kertész. Les deux données fausses : celle de ma date de naissance et celle de ma profession, ont pour origine le fait que lors de mon enregistrement par l'administration du camp de concentration de Buchenwald, j'ai dit deux ans de plus pour ne pas être classé parmi les enfants et plutôt ouvrier qu'écolier pour paraître plus utilisable.

Je suis donc mort une fois déjà pour pouvoir vivre - et c'est peut-être cela ma vraie histoire. Si c'est ainsi, je dédie cette œuvre née d'une mort d'enfant aux millions de morts et à ceux qui gardent encore leur mémoire. Cependant, puisqu'il s'agit en fin de compte de littérature, d'une littérature qui représente en même temps, selon les arguments de votre Académie, un témoignage, et qui peut servir aussi l'avenir, de plus, selon mes vœux, elle doit surtout servir l'avenir. Car j'ai le sentiment qu'en réfléchissant à l'effet traumatique d'Auschwitz, j'aboutis aux questions fondamentales de la vitalité et de la créativité de l'homme d'aujourd'hui; et, en réfléchissant ainsi à Auschwitz, de manière peut-être paradoxale, mais je pense plutôt à l'avenir qu'au passé.

FIN

Traduit du hongrois par Rózsa Tatár

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