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Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Vues de Budapest - Hongrie

Faire découvrir, faire comprendre, faire aimer la Hongrie et Budapest

Imre Kertész : Discours de Stockholm - 2002 - #5

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Imre Kertész : Discours de Stockholm  - 2002 - #5

Publié le 17 Juillet 2008 sur le blog de Flora (Rozsa Tatar)

Un grand merci à Rozsa de m'avoir autorisé à reproduire sa traduction!

http://rozsaflo.blogspot.fr

http://flora.over-blog.org

J'avançais ainsi, pas à pas, sur le chemin linéaire des connaissances, c'était, si l'on veut, ma méthode heuristique. Je me suis rendu compte assez vite que je n'étais pas le moins du monde intéressé ni par le pour qui, ni par le pourquoi de mon écriture. Une seule question m'intéressait : qu'ai-je encore à faire de la littérature, purement et simplement. Car c'était clair que j'étais séparé de la littérature et de tous ses idéaux, de tout esprit en liaison avec sa notion par une ligne de démarcation infranchissable et que cette ligne de démarcation - comme beaucoup d'autres choses - portait le nom d'Auschwitz. Si nous écrivons d'Auschwitz, il faut que nous sachions que - du moins dans un certain sens - Auschwitz a suspendu la littérature. On ne peut écrire que des romans noirs au sujet d'Auschwitz, et, sauf votre respect, des romans-feuilletons qui commencent à Auschwitz et qui durent jusqu'à nos jours. Ce que je veux dire par là, c'est que depuis Auschwitz rien ne s'est passé qui aurait retiré, qui aurait démenti Auschwitz. Dans mes écrits, l’Holocauste n'a jamais pu paraître au passé. On a l'habitude de déclarer à mon sujet - avec l'intention tantôt de louange, tantôt de reproche - que je suis l'écrivain d'un seul thème : celui de l’Holocauste. Aucune objection ; avec quelques réserves, pourquoi ne pas accepter cette place qui m'est désignée sur les étagères ainsi répertoriées des bibliothèques? En effet, quel est l'écrivain qui n'est pas celui de l’Holocauste, aujourd'hui? J'entends par là qu'on n'est pas obligé de choisir directement le thème de l’Holocauste, pour repérer le ton fracturé qui domine l'art moderne européen depuis des décennies. Je vais plus loin : je ne connais pas d'art authentique de qualité qui ne laisserait pas percer cette fracture, comme si l'homme, émergé d'une nuit de cauchemar, regardait autour de lui, hagard et abattu. Je n'ai jamais essayé de considérer la question de l'Holocauste comme un conflit insoluble entre Allemands et Juifs; je n'ai jamais cru que c'était un nouveau chapitre de l'histoire des souffrances juives qui suivrait logiquement les épreuves précédentes; je ne l'ai jamais vu comme un singulier déraillement de l'histoire, un pogrom plus massif que les précédents, une condition préalable à la création de l'état juif. Dans l'Holocauste, j'ai reconnu la condition humaine, l'aboutissement de la grande aventure où l'homme européen a débouché après deux millénaires de culture éthique et morale.

Désormais, il nous reste à réfléchir à la façon de poursuivre le chemin. La problématique d'Auschwitz ne réside pas dans la décision de clore ou non la question; de garder sa mémoire ou de l'enfouir dans le tiroir correspondant de l'histoire; d'ériger ou non un monument à la mémoire des millions d'exterminés et de choisir la forme de ce monument. La vraie problématique d'Auschwitz est qu'il a eu lieu et ni la pire, ni la meilleure volonté ne peut rien face à cette réalité. C'était peut-être le poète catholique hongrois, János Pilinszky qui a donné le nom le plus exact à cette situation grave lorsqu'il l'a appelée "scandale"; de toute évidence, il voulait dire que Auschwitz s'était produit en milieu de culture chrétienne et ainsi, il était inexpiable pour l'esprit métaphysique. Des augures anciens parlent de la mort de Dieu. Indéniablement, après Auschwitz, nous sommes abandonnés. Nous devons créer nos propres valeurs, jour après jour, avec un travail éthique acharné mais invisible qui finira par donner naissance à ces valeurs et peut-être, en fera éclore une nouvelle culture européenne. Je considère que le prix que l'Académie de Suède a estimé justifié d'être décerné à mon œuvre signifie que l'Europe a de nouveau besoin de l'expérience acquise malgré eux par les témoins d'Auschwitz, de l’Holocauste. Permettez-moi de dire qu'à mes yeux, cela dénote du courage, de la détermination même ; car vous avez souhaité ma présence ici, tout en ayant pressenti ce que vous alliez entendre de ma part. Mais ce qui s'est manifesté par l'Endlösung et "l'univers concentrationnaire" ne peut pas être mal compris et constitue l'unique possibilité de la survie et de la sauvegarde des forces créatrices, à condition de reconnaître ce point zéro. Pourquoi cette lucidité ne pourrait-elle pas être fertile? Au fond des grandes révélations, même si elles s'appuient sur des tragédies indépassables, se cache la valeur européenne la plus extraordinaire, la liberté qui ajoute une plus-value, une richesse à notre vie, faisant prendre conscience du fait réel de notre existence et de notre responsabilité à son égard.

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